?

Log in

Chapitres précédents

Chapitre 8 - Partie 2

« Première partie «



Vers neuf heures, les maisons s’ébranlèrent et commencèrent leur voyage vers le lac en file indienne. La pluie n’en finissait toujours pas de tomber, au point que le sol se changeait peu à peu en mare de boue. Tout le monde était donc assez content de rester à l’intérieur, même si les secousses des bâtisses en mouvement n’étaient pas pour plaire à ceux qui n’avaient pas le pied marin.

« Ouuuuuuuooooooooaaaaaaaahhhhhhh ! » criaient en chœur les jumelles Rose et Violet, qui faisaient mine de tomber d’une paroi à l’autre de leur petite maison chaque fois qu’elle tanguait à gauche ou à droite, tout en riant aux éclats.

Leur amie Judy était, quant à elle, blottie dans les bras d’Eleanor qui lui caressait les cheveux.

« Tu devrais peut-être plutôt te mettre à la fenêtre et respirer l’air frais… suggérait celle-ci.

– Non… Je suis bien là, répondit la fillette d’une toute petite voix.

Profiteuse », sourit tendrement Eleanor.

Si certaines maisons étaient ainsi occupées par des petits clans bien formés, d’autres avaient regroupé des électrons libres qui avaient alors l’occasion de faire plus ample connaissance.

« Cassiopeia, je peux jouer à te coiffer ? demanda Minerva avec un battement de cils irrésistible.

– Si tu veux, soupira la malheureuse qui ne pensait qu’à son pauvre William, laissé en pâture à la brute.

– Chouette ! Bettina, apporte-moi mes bigoudis ! »

De son côté, Achenar avait accepté de rester seul avec William pour faire profil bas, mais ne semblait pas pour autant ouvert à la discussion.

« Donc voilà ce qu’on va faire. Moi je reste là sur mon lit. Toi tu vas où tu veux mais tu la boucles. Et si tu me fais pas chier je promets de pas démolir ce qui te reste de nez. Pigé ? »

William hésita, mais hocha la tête et se plongea dans un livre. Achenar s’assit sur son lit et entreprit de tailler un morceau de bois à l’aide d’un couteau volé à la table du petit-déjeuner. Et ils n’échangèrent plus un mot pendant un long moment.


°o°o°o°



Quelques longues secondes de silence vinrent peser sur les épaules de Severus et Sirius lorsque leur troisième comparse les abandonna à leur sort. Puis Wendy ouvrit la bouche.

« Pourquoi on s’en va dis ?

– Excellente question, fit Severus. Je me demande bien à quoi cela rime, tout ce chambardement. »

Tandis que Wendy essayait de répéter toutes les syllabes de ce dernier mot dans le bon ordre, Sirius vint s’asseoir au milieu des coussins avec les petits.

« On déménage pour vous emmener dans un nouvel endroit où il y aura plein de nouvelles choses à faire. Vous pourrez vous baigner dans un lac, il y aura des animaux différents à découvrir… Ce sera super, vous verrez. »

L’air très embêté, Ulysses s’approcha de Sirius et lui murmura à l’oreille qu’il ne savait pas nager. Le moniteur s’empressa de le rassurer. C’était tout à fait normal et il y aurait des leçons pour tous les enfants dans son cas. Et même des bouées ! En quelques minutes, Sirius apaisa les craintes des enfants et leur transmit son enthousiasme.

« Qu’en penses-tu, Severus ? » demanda-t-il d’un ton amical.

L’intéressé ne put retenir une grimace agacée.

« Je ne pense pas que mon opinion puisse changer quoi que ce soit au déroulement des événements à ce stade, elle est donc sans importance.

– Severus est d’une humeur charmante, on dirait qu’il a mal dormi cette nuit, fit Sirius aux enfants.

– J’ai très bien dormi, merci.

– Ah ? Moi aussi », lui répondit Sirius avec un grand sourire.

Severus toucha son roman au fond de sa poche. Comme si de rien n’était, Sirius ouvrit un livre illustré qu’il avait ramené exprès.

« Je vous propose de découvrir ensemble ce recueil de contes conseillé par Judy.

– De quoi ça parle ? s’enquit Pasiphae en s’approchant en se traînant sur les genoux, son doudou dans les bras.

– Je ne sais pas encore… »

À quelques pas de là, Wendy prit la main de Severus.

« Viens écouter l’histoire avec moi. »

Il ne put que se plier à cette requête, et prit place sur l’une des toutes petites chaises pour enfants avec un air étonnamment digne, pour un homme dont le fessier était plus proche du sol que de ses genoux.


°o°o°o°



Dans la maison aux volets orange, Judy, Eleanor et les jumelles avaient fini par s’habituer aux secousses et discutaient à présent de l’incident de ce début de matinée. Elles vivaient comme un échec de n’avoir pas réussi à empêcher le Gang des Trois Crétins de mettre leur plan diabolique à exécution, mais Eleanor, comme toujours, sut leur remonter le moral.

Leur objectif, leur dit-elle, était maintenant de procurer à Rose et Violet de quoi finir les poupées vaudou qu’elles avaient fabriquées à l’image de leurs ennemis. Il était donc impératif de prélever des cheveux, des ongles ou du sang – ou même des cils ou des poils de nez, pouffèrent les fillettes – afin que la magie puisse opérer.

« Je vais m’occuper de Richard, décréta Eleanor, parce que ses grands airs m’impressionnent pas du tout.

– Moi c’est comme vous voulez, mais je préférerais Louis que Philip. Philip me fait un peu peur, confia Judy.

– Alors toutes les deux…

– … on s’occupe de Philip », déclarèrent les jumelles avec détermination.

Elles joignirent toutes leurs mains au milieu de leur cercle pour jurer à la vie à la mort, comme de vraies justicières, et c’est à cet instant que Remus apparut près de la porte dans un grand craquement.

« Tout se passe bien mesdemoiselles ?

Oui Remuuuuuus » lui répondirent en chœur quatre anges rayonnant d’innocence.

Le moniteur sourit automatiquement, charmé et réconforté. La prochaine fois qu’il aurait l’idée stupide d’animer une colo, se dit-il, ce serait une colo de filles. Il n’y avait jamais de problèmes, avec les filles.

Dès qu’il fut reparti, Eleanor reprit :

« Des idées pour les faire saigner ? »


°o°o°o°



Achenar s’ennuyait ferme. Il n’était pas fait pour les jeux en intérieur, il était un homme d’aventure et de grands espaces. Au bout d’une demi-heure, n’y tenant plus, il rompit le silence.

« Mais c’est quoi là, le problème avec ton nez ? Pourquoi il est pas réparé ?

– Ça va, répondit simplement William.

– Comment ça, ça va ? T’as pas mal ? »

William haussa les épaules.

« T’occupes. Ça va passer.

– Mais t’es con ou quoi ?

– C’était ma première bagarre, rougit le garçon. Je veux un souvenir. »

Peu convaincu, Achenar continua de dévisager le nez massacré avec dégoût, et peut-être un peu de fascination morbide.

« T’es taré, mec », conclut-il en recommençant à tailler son bout de bois.

Mec. C’était la première fois qu’Achenar l’appelait autre chose que tapette, et William ne put retenir un discret sourire.


°o°o°o°



À l’issue de sa première ronde, Remus réapparut dans la bibliothèque et vint s’asseoir discrètement près de Severus. Sirius avait captivé son audience avec l’histoire pourtant assez peu conventionnelle d’une princesse qu’une malédiction changeait en homme à la nuit tombée. Le prince venu la sauver de l’enchantement ayant été retardé par un dragon particulièrement coriace, il se trouvait bien embêté, au moment de rompre l’enchantement d’un baiser, de constater que la demoiselle en détresse avait du poil au menton.

Quelque peu réconforté par l’air éberlué de Remus en entendant cette histoire, Severus lui désigna son roman, qu’il lisait discrètement pendant ce temps-là tout en prenant des notes dans un petit carnet.

« Huysmans, voilà un grand écrivain, lui souffla-t-il avec un engouement qu’on lui connaissait peu. Lui, au moins, savait parler des choses telles qu’elles le sont réellement. Ce ne serait pas chez lui qu’on parlerait d’étreinte enflammée, oh non. “Soubresauts charnels”, est-ce que cela ne traduit pas à la perfection le ridicule de la chose ? Mieux encore : “l’immondice en émoi”. Quel sens de la formule !

– Tu… Tu es en train de lire une scène de fesses ?! » chuchota Remus avec des yeux ronds.

Severus se décomposa légèrement.

« Non, je suis en train de lire un chef-d’œuvre de la littérature classique », se défendit-il.

Sirius leva le nez de son livre de contes.

« Dites donc, les deux pipelettes, quand vous aurez fini vos messes basses nous pourrons peut-être profiter de l’histoire ? »

Repentants, les fautifs se tinrent très droits sur leur toute petite chaise. Mais lorsqu’à la fin du conte, le prince se rendait compte qu’il préférait sa dulcinée en version mâle, Severus ne put s’empêcher de rouler les yeux.

« C’est une obsession, ma parole, marmonna-t-il pour Remus.

– Cette fin ne te plaît pas ?

– Je ne vois simplement pas quel besoin il y a de faire ce genre d’histoires pour les enfants. Un conte, c’est censé être universel. Pas militant.

– C’est juste une histoire d’amour, Severus. Il n’y a pas plus universel. »

Severus grommela en triturant son livre.

« Va dire ça à Huysmans… »


°o°o°o°



« Mais ça gêne pas ta chérie qu’t’ais la gueule de traviole ? » lança Achenar, que décidément cette histoire de nez perturbait.

William rougit.

« Tu te trompes sur Cassie et moi.

– J’vois pas ce qu’elle te trouve, fit Achenar en le jaugeant du regard. T’es plus jeune qu’elle en plus, ça le fait pas.

– On est juste amis, insista William. Je pourrais lui parler si tu veux. Elle te connaît pas bien, sinon je suis sûr qu’elle serait ton amie aussi.

– Hé là, j’ai pas besoin de toi pour serrer une meuf, qu’est-ce que t’imagines ?!

– Mais Cassie est spéciale », répondit William d’un air grave.

Revenant à son bout de bois, Achenar médita cette réponse. Il savait bien que Cassiopeia était spéciale. Elle était différente de toutes les autres filles, auxquelles il n’avait absolument pas envie de parler. Les filles étaient stupides et passaient leur temps à vous regarder en chuchotant entre elles et Achenar les détestait. Il détestait aussi Cassiopeia, bien sûr, mais en même temps, il avait envie qu’elle l’apprécie, envie qu’elle l’écoute, envie d’être capable de la faire sourire. Il ne savait pas mettre des mots sur ça. L’explication la plus simple était que cela venait d’elle. Elle était spéciale.

Il regarda William du coin de l’œil. Peut-être qu’il pourrait lui être utile. Mais il était trop tôt pour lui faire confiance.


°o°o°o°



« Il était une fois trois sœurs qui étaient les filles d’un couple de fermiers. L’aînée était ambitieuse et souhaitait épouser un prince, devenir reine et gouverner un pays. La cadette aimait s’amuser et souhaitait vivre à la cour pour courir les bals et les festins. Mais la benjamine, elle, rêvait de voyager, et déclara qu’elle voulait devenir chevalier errant. »

Sous l’insistance de Sirius, Remus lisait à son tour une histoire provenant du livre de contes qu’il avait sélectionné. Il remplissait la tâche avec talent, répondant aux questions des enfants en brodant allègrement autour du récit original.

Il est doué pour raconter les histoires, réalisa Sirius. Comment ne m’en suis-je jamais rendu compte ?

Il tourna la tête et s’aperçut que Severus avait encore le nez dans son bouquin.

« Hey ! chuchota-t-il. C’est pas bientôt fini de faire l’autiste ? »

L’autre ne parut pas l’entendre. Sirius rapprocha sa petite chaise et lui donna une tape sur l’épaule, ce à quoi Severus sursauta si fort qu’il manqua de tomber à la renverse. Il se stabilisa d’un air mécontent.

« Oh, ne fais pas l’offusqué, c’est toi qui es impoli ! chuchota Sirius.

– Black, j’ai mieux à faire que d’écouter un conte pour enfants.

– Oh, arrête de faire comme si tu étais au-dessus de tout, tu veux. Je t’assure que si tu étais capable de t’enthousiasmer pour quelque chose, ta vie serait moins déprimante.

– Je m’enthousiasme, Black. Je m’enthousiasme pour ce livre, que tu m’empêches de lire. »

Avec un sans-gêne assumé, Sirius lui prit le livre des mains et l’étudia sous toutes les coutures.

« C’est un livre en français. Tu ne peux décemment pas être enthousiaste pour ça. C’est une langue aussi absurdement complexe à l’écrit qu’elle est séduisante lorsqu’elle est parlée. »

Et il ajouta dans la langue de Molière :

« Je suis sûr que tu fais semblant de lire pour impressionner Remus. »

Severus posa sur lui un regard creux.

« Je n’ai aucune idée de ce que tu viens de dire. Je n’entends pas un traître de mot de cette langue à l’oral, elle n’est faite que de sons abracadabrants.

– Sérieusement ? Je ne sais pas le lire et tu ne sais pas le parler ? »

Sirius trouvait désopilant que même dans leurs points communs, ils restent aussi radicalement différents.

« Tu crois que ça veut dire qu’à nous deux, nous sommes l’homme idéal ? »

Le visage de Severus exprima un certain scepticisme.

« Depuis quand ne te considères-tu plus comme l’homme idéal à toi tout seul ? »

Cette moquerie rudimentaire effleura quelque chose d’actuellement fragile en Sirius et il tourna un instant les yeux vers Remus.

« J’ai fini par me rendre à cette évidence, répondit-il avec de l’amertume dans la voix.

– Eh bien, tant mieux pour toi. L’humilité n’a encore jamais tué personne. Veux-tu bien me rendre mon livre ? »

Renonçant à le raisonner, Sirius hocha la tête et lui tendit l’ouvrage.


°o°o°o°



En lui passant le livre de Huysmans, l’autre lui effleura délibérément les doigts. Severus releva machinalement les yeux et croisa son regard, qui s’assortissait d’un sourire un peu en coin, mais sans raillerie, plutôt une sorte de complicité presque amicale. C’était une seule seconde, après quoi il se retourna vers Remus. Mais Severus le vit, et se sentit perturbé et agacé.

C’était incroyable. Était-il vraiment à ce point satisfait de la situation ? S’imaginait-il que quoi que ce soit avait changé ? Qu’ils allaient pouvoir miraculeusement arrêter de se haïr ? Dans quel monde est-ce qu’une telle chose pourrait se produire ? Pas celui dans lequel vivait Severus, c’est certain. Mais Sirius semblait à l’aise et joyeux. Pas embarrassé, pas hostile, pas indifférent, pas reconnaissant non plus, mais content. Presque comme s’il avait obtenu quelque chose de Severus qui changeait son statut à ses yeux. Or, Severus n’avait jamais rien donné de tel.

Penché sur son carnet, il griffonna furieusement ses notes de chapitre sans plus relever le nez vers Sirius.


°o°o°o°



Achenar finit par reposer son couteau et son bout de bois et s’approcher de William, qui releva vers lui son nez détruit.

« Est-ce que t’es loyal ? » demanda-t-il de but en blanc.

William hocha la tête sans hésiter.

« Est-ce que t’es prêt à me le prouver ?

– Comment ? Je ferai ce que tu veux.

– Ce que je veux ? T’es sûr ?

– Oui. »

Achenar le toisa un moment. Puis sourit.


°o°o°o°



Ils s’arrêtèrent pour déjeuner à un peu plus de la moitié du chemin, tout le monde ayant grand besoin d’une pause. Les enfants sortirent des maisons en courant, tant la matinée passée enfermés leur avait paru longue, mais avant qu’ils aient eu le temps de s’intéresser au nouveau paysage qui s’offrait à eux, il y eut un coup de tonnerre et la pluie reprit dru. En quelques secondes, tout le monde avait l’impression d’avoir pris un seau d’eau sur la tête et les moniteurs firent rentrer les gamins braillards dans la maison commune pour les sécher dans les douches.

Toutes ces aventures n’avaient pas épargné leur appétit et il y eut une ruée vers le réfectoire à l’annonce du déjeuner. Celui-ci, néanmoins, avait un peu souffert des secousses et des balancements de la maison à pattes de poule durant le trajet. Les pauvres elfes avaient été si bringuebalés qu’ils avaient mélangé les ingrédients de façon imprévue, servant une salade de jambon aux framboises, une quiche aux crevettes et à la crème fouettée, et de la glace à la roquette avec des tomates en coulis. Mais tout le monde avait trop faim pour s’en offusquer, et ce n’était vraiment pas si mauvais.

Après ce surprenant repas, William vint voir Remus et lui demanda de lui réparer son nez. Soulagé, le moniteur le conduisit immédiatement à l’infirmerie.

« Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

– Achenar me l’a demandé. Il a dit que ça avait l’air de faire trop mal. »

Très heureusement surpris, Remus eut un sourire.

« Alors ça va mieux, entre vous deux ?

– Oui. Je t’avais dit qu’il était pas méchant. »

Il existait chez Remus un fond de morale judéo-chrétienne, le plus souvent mal assumé, qu’il tenait de sa mère. À cet instant, il dansait sur un nuage.

« Je pense que c’est très noble de ta part de donner le bénéfice du doute à quelqu’un qui t’a causé du tort, dit-il avec émotion. Tu l’as aidé d’une façon inestimable en faisant acte d’abnégation et en lui donnant une seconde chance. »

William le regarda d’un air légèrement consterné, mais préféra changer de sujet.

« Je pourrais avoir une potion contre la douleur ? J’ai vraiment mal dans toute la tête maintenant, grimaça-t-il.

– Bien sûr, je te prépare ça tout de suite. Installe-toi si tu veux. »

Remus lui tourna le dos le temps verser la potion dans un verre et d’y ajouter l’ingrédient final qui en activait les propriétés. Il eut peur un bref instant que le verre explose, mais tout avait été soigneusement préparé par Pomfresh et il n’en fut rien. Sirius, tu me le paieras, pensa-t-il en repensant avec un certain dépit à sa révélation du matin.

Il donna sa potion à William et lui arrangea si bien son nez qu’il n’y avait aucun moyen de deviner l’endroit de la cassure. Le garçon eut l’air un peu déçu en se voyant dans la glace.

« Ne t’en fais pas mon grand, tu en auras d’autres, des blessures de guerre », dit gentiment Remus.

William le remercia poliment, puis retourna à sa maison avant que le cortège des maisons ne reprenne sa route. Remus était véritablement heureux de cette conclusion. Si seulement il pouvait se produire un pareil miracle pour Severus et Sirius…


°o°o°o°



Les maisons avaient repris leur marche de gallinacé. Remus était reparti faire sa ronde. Sirius chantait des chansons avec les enfants. Severus avait envie de mourir.

« Severus pourquoi tu chantes paaaaas ? » vint demander Wendy en enlaçant l’une de ses jambes.

– Parce que j’essaie de lire.

– C’est quoi ce que tu liiiiis ?

– Un livre.

– Tu racontes le liiiivre ?

– Non, je ne raconte pas le livre.

– Pourquoiiiiii ?

– Parce queeeee.

– Mais allez dis siteuplé Severuuuuus. »

Ne sachant pas quoi faire à part l’envoyer paître, mais refusant de perdre son sang-froid en présence de Sirius Black, Severus contempla la gamine, qui de façon incompréhensible s’était vautrée au sommet de ses genoux osseux et balançait ses jambes l’une après l’autre dans une gesticulation improbable, apparemment destinée à donner plus d’intensité à sa requête. Il décida alors que le meilleur moyen de s’en débarrasser était de lui répondre.

« Ça parle d’un écrivain qui cherche à comprendre la nature du mal et qui s’intéresse à Gilles de Rais. Tu connais Gilles de Rais ?

– Nooooon, répondit l’enfant avec de grands yeux, anticipant déjà quelque chose d’extraordinaire.

– Gilles de Rais était un mage noir très respecté qui vivait au Moyen Âge et qui, à l’insu de tous, enlevait de petits enfants comme toi pour leur faire subir des choses horribles. Puis il les tuait, les découpait en morceaux et se servait de leurs organes pour des invocations sataniques. »

À présent immobile, la fillette en avait le souffle coupé. Content de son effet, Severus la fit se redresser sur ses petits pieds et se replongea dans son livre. Alors la petite entreprit de lui grimper carrément dessus, demandant fiévreusement :

« Et après, il se passe quoi après ? »


°o°o°o°



Dans la maison qu’il partageait avec Achenar, William déposait son butin sur le lit de son aîné. Trois rouleaux de bandages, deux flacons de potion et, étrangement, une plaque de chocolat.

« C’tait dans l’infirmerie, ça ? s’étonne Achenar.

– C’est peut-être du chocolat spécial ? » suggère William.

Il se tordait les mains dans son dos, prêt à tout pour un regard approbateur. L’autre déchira le papier de la friandise, en détacha un carré et lui ordonna de goûter. Sans hésiter une seconde, William enfourna le chocolat, attentif aux effets de l’aliment sur lui.

« Je crois que c’est juste du chocolat, déclara-t-il finalement. Peut-être que Remus est accro et en cache partout.

– Et ces potions, c’est quoi ?

– J’ai pas eu le temps de regarder mais je crois que c’est écrit dessus.

– Et alors, il faut que je passe tout moi-même ? »

William récupéra le premier flacon, le plus gros, et lut :

« “Grog au firewhisky, pour les grippes carabinées”. C’est quoi du firewhisky ?

– T’es vraiment qu’un gamin, fit Achenar en lui prenant la bouteille des mains. C’est pas pour toi. L’autre, maintenant.

– J’arrive pas à lire, c’est pas des lettres normales. On dirait des runes, non ?

– Super, tu veux que j’fasse quoi avec ça ? s’agaça Achenar.

– J’ai pas eu le temps de choisir, j’ai pris des trucs au hasard ! s’excusa William.

– Et ça, tu croyais l’utiliser pour quoi ? Jouer à la momie ? » se moqua-t-il en désignant les bandages.

C’était exactement ce qui avait traversé la tête de William, mais à présent il sentait que ce n’était pas la réponse à donner s’il ne voulait pas passer pour un petit garçon idiot.

« Je pensais qu’on pourrait s’en servir comme des cordes ! improvisa-t-il. Ou bien, pour faire une blague à quelqu’un ! »

Achenar considéra leur butin d’un air songeur, puis finit par ranger le tout sous son matelas, à l’exception du chocolat qu’il cacha derrière sa table de nuit.

« Bon, c’est un peu nul mais tu t’en tires pas mal pour une première fois. »

Ce verdict clément fit bondir de joie le cœur de William, qui eut bien du mal à s’empêcher de sourire benoîtement.

« T’es sûr que Remus il a rien vu ?

– Sûr ! Il était dans un délire et tout, il racontait n’importe quoi, tout content parce que je venais me faire soigner.

– OK. J’peux pas encore t’faire confiance, faut que j’te teste plus. Mais t’es loyal, pas vrai ?

– Oui !

– Tu feras tout ce que je te dis ?

– Je le jure !

– Alors crache. »

Achenar fit couler de la salive dans sa paume et son disciple fit de même, puis ils échangèrent une poignée de main. William vivait le jour le plus heureux de toute sa vie.


°o°o°o°

[Bigmouth Strikes Again - The Smiths]



Sirius n’en croyait pas ses yeux. Tous les enfants encerclaient à présent Severus et buvaient chacune de ses paroles d’un air subjugué.

« Et Gilles de Rais il les tuait comment les enfants ?

– Mais je n’en sais rien, moi ! De plein de façons différentes !

– Raconte Severuuuuus !

– Bon, euh… Eh bien, parfois il leur assénait un grand coup de bâton sur la nuque pour leur briser le cou … »

Les enfants poussèrent des exclamations d’horreur enthousiastes. Severus, malgré lui entraîné par son récit, mimait chaque exécution à l’aide de gestes un peu trop précis et expérimentés au goût de Sirius.

« Ou bien il les écartelait, ce qui consiste à tirer sur les bras et les jambes d’une personne jusqu’à ce qu’ils s’arrachent de son corps… »

Cris de douleur hilares dans l’assistance.

« Ou sinon, il leur coupait la tête et les suspendait par les pieds pour recueillir leur sang…

– Et il le buvait ? demanda Pasiphae.

Oui. »

Remus revint au milieu de hurlements de dégoût ravis.

« Qu’est-ce qui se passe ici ?!

– Snape est en train de changer les enfants en psychopathes.

– Ah bon ?

– Il leur parle de Gilles de Rais.

– Gilles de Rais. Gilles de Rais. Le tueur en série médiéval, ce Gilles de Rais là ?

– Celui-là même.

– Mais il est fou ?

– De toute évidence. Mais les gosses adorent. »

Par déformation professionnelle, Severus précisait machinalement :

« Le sang humain est aussi très utilisé dans les potions en magie noire. On appelle cela la magie du sang, et c’est l’une des plus puissantes qui soient.

– Mais à la fin, Gilles de Rais il se fait attraper ? s’enquit Ulysses avec inquiétude.

– Eh bien, oui, après avoir tué une centaine d’enfants il s’est fait arrêter et on l’a pendu et brûlé en place publique. »

Sidéré, Sirius laissa échapper un éclat de rire au milieu des hourrah.

« Enfin Sirius, il n’y a pas du tout de quoi rire ! s’alarma Remus. Euh, les enfants ? Les enfants, que diriez-vous de mettre de la musique ? »

Tandis que Remus s’occupait de leur changer les idées avec un best of des Smiths, Sirius s’approcha du conteur qui s’était relevé.

« Tu es incroyable, s’amusa-t-il. Tu racontes des histoires d’enfants démembrés à des orphelins de guerre.

– Ce sont eux qui m’ont demandé… Je n’y peux rien si ces gosses sont morbides. »

Sirius haussa les épaules avec un sourire de garnement malicieux.

« Oh tu sais, moi, ça m’est égal. C’est Remus qui s’occupe des petits quand ils ont des cauchemars la nuit ! »

Loin d’être amusé, Severus le regardait fixement en secouant la tête comme s’il refusait d’en croire ses oreilles.

« Bordel, Black.

– Quoi ?

– Fous-moi la paix. »


°o°o°o°



Ils arrivèrent au nouveau campement en milieu d’après-midi. Le beau temps était enfin revenu, et le lac devant lequel les maisons s’étaient disposées en arc de cercle scintillait de façon idyllique. En moins d’une demi-heure, tout le monde ou presque s’ébattait dans l’eau, se délassant du long enfermement qu’avait nécessité le voyage.

Remus hésita à en profiter aussi, mais il laissa ce plaisir à Sirius et opta pour celui de la compagnie de Severus, assis à l’ombre des arbres, son éternel roman entre les mains.

« Alors, ça avance ?

– Je commence à en voir le bout.

– Déjà ?

– J’en avais déjà lu une partie, je n’ai guère de mérite.

– Question de point de vue », sourit Remus.

Ils restèrent silencieux tout un moment, surveillant les enfants, sans que Severus ne fasse mine de reprendre sa lecture.

« On dirait que ça ne s’est pas trop mal passé avec Sirius, aujourd’hui.

– Je suppose que c’est une façon de le voir…

– Je me trompe ? »

Severus soupira et se passa une main sur le visage.

« Disons qu’il pousse ses efforts de paix un peu loin à mon goût. Son hypocrisie ne connaît-elle aucune limite ? »

Remus eut un petit rire.

« Hypocrisie ? Sirius ? Non. On peut l’accuser de beaucoup de choses, mais il est toujours sincère. Très sincère. Trop sincère.

– Personne n’est toujours sincère, grommela Severus.

– Si tu veux, je peux te dresser la liste des emplois qu’il a perdus à cause de cela, et on en reparlera. Honnêtement, je crois que c’est la seule raison pour laquelle il n’a pas fini à Serpentard à Poudlard : cet homme est incapable de faire semblant. »

Severus haussa un sourcil.

« Oh, donc je suis nécessairement un hypocrite ?

– Non, je ne dis pas que c’est ta qualité déterminante, mais tu dois admettre que tu es capable de feindre l’amabilité pour obtenir quelque chose ou éviter des ennuis. Comme tous les gens normaux. Moi le premier. C’est difficile de vivre en société autrement. »

Il y eut un silence. Remus tourna et retourna une phrase dans sa tête, puis se décida à parler.

« Tu n’es pas obligé de me croire, mais je t’apprécie sincèrement, Severus. Je ne suis pas hypocrite sur ce point-là. »

Le professeur de potions eut un sourire moqueur.

« Oh, je le sais, Lupin. »

Remus sentit ses joues s’empourprer.

« Comment ça ?

– J’ai fini par comprendre quel genre d’homme tu es.

– Quoi, quel genre d’homme je suis ?

– Tu es un masochiste.

– Pardon ?!

– C’est l’évidence. Il suffit de voir ce qui te sert de meilleur ami pour s’en rendre compte. »

Remus ne put retenir un rire un peu coupable.

« Ce n’est pas vrai…

– C’est la seule explication.

– Pour t’apprécier il faut être masochiste ? »

Severus eut une hésitation et son sourire s’affadit.

« Je me moque qu’on m’apprécie ou non, Lupin. Je n’offre en retour ni gratitude, ni confiance, ni estime. Encore moins de l’amitié. Dès lors, quel intérêt ? »

Remus fit la grimace tandis qu’un rayon de soleil lui arrivait dans les yeux.

« Je pense qu’on apprécie les gens pour ce qu’ils sont, pas pour obtenir quelque chose d’eux. »

Severus posa sur lui son regard d’un noir sans fond.

« Alors pourquoi me le dis-tu ? »


°o°o°o°



L’insomnie était revenue, comme au premier jour. Severus croyait devenir fou. Ne pas réfléchir était une tâche finalement assez facile en journée, mais au cœur de la nuit, que lui restait-il pour distraire son esprit ? Se lever et sortir était exclu s’il ne voulait pas tomber sur la personne qu’il était déterminé à éviter. Alors, malgré lui, il laissait ses pensées vagabonder et retomber inévitablement sur la source de son embarras.

Au cours de sa pénible existence, Severus avait accepté au moins deux vérités importantes sur lui-même qui le distinguaient de la masse de ses soi-disant pairs.

La première, essentielle, était qu’il était repoussant. Certes, il en existait probablement d’encore plus laids que lui, et après tout on ne demandait pas aux hommes d’être beaux, mais cela ne tenait pas seulement à son physique ingrat. Il portait en lui un tel mépris de l’humanité que tous ceux sur qui il posait le regard se sentaient indésirables et, inconsciemment, se protégeaient en le rejetant de tout leur être. Parce que les autres avaient besoin d’être acceptés, estimés, aimés. Ils n’avaient pas appris, comme Severus, à vivre en autarcie avec eux-mêmes, à s’évaluer selon leur propre échelle de valeurs, et il lui était difficile de comprendre comment on pouvait vivre en se laissant ainsi constamment redéfinir par le regard d’autrui. Il n’était d’ailleurs pas rare d’observer que la haine qu’on lui vouait était proportionnelle au manque d’estime personnelle de l’individu concerné. Sirius Black en était, notamment, un parfait exemple.

La seconde vérité était que Severus ne possédait pas de connexion intime avec son propre corps. Durant sa scolarité à Poudlard, il avait pu constater que le dessous de la ceinture confinait à l’obsession chez les garçons de son dortoir. Incapable de comprendre ce qu’ils pouvaient bien trouver de si enthousiasmant à entretenir le plaisir futile et prévisible de leurs parties intimes, il avait dans un premier temps écouté leurs conversations avec beaucoup de dégoût, avant de s’isoler tout à fait. Philosophe, il avait supposé que tomber amoureux très jeune lui avait épargné cet âge bête où l’on s’émerveille inlassablement de voir un morceau de chair inesthétique se lever tout seul en l’air, comme s’il s’agissait du plus formidable des tours de magie. Bien sûr, même pour lui, la nouveauté avait eu quelque chose de divertissant au début, mais il en avait vite fait le tour. Severus préférait de loin s’émerveiller de tout ce qu’était Lily Evans et c’était une source de joies bien moins monotones. Il avait cru un temps qu’ils pourraient se marier et qu’alors toutes ces histoires de morceaux de chair trouveraient enfin un sens, mais prendre la mesure de sa propre laideur lui avait fait douter de ce rêve, puis tout s’était enchaîné de la pire des façons et, quoi qu’il ait pu tenter d’expérimenter à l’époque où la vie les avait séparés, la mort de la seule femme qu’il avait jamais aimée avait mis un point final à sa relation avec cette partie de son anatomie. Depuis, il se contentait d’observer le comportement des autres, du même œil circonspect avec lequel il s’informait sur le mode de reproduction des gastéropodes. Il peinait à comprendre comment certaines personnes se laissaient emporter par leur désir en dépit du bon sens, comme si c’était plus fort qu’elles. Par quelle improbable suite de circonstances accidentelles deux corps pouvaient-ils mettre en œuvre la mécanique complexe de l’accouplement sans que l’esprit ait mille occasions d’intervenir pour tout arrêter avant qu’il ne soit trop tard ? Et comment en arrivait-on à mettre en jeu son mariage, ou son travail, ou quoi que ce soit d’important, pour un motif aussi vain et fugace que la luxure ? Et bon sang, comment pouvait-on trouver qu’une colonie de vacances pour orphelins de guerre était un lieu propice aux ébats de ce genre ? De toute évidence, Sirius Black était encore une fois un représentant typique de cette espèce à laquelle Severus n’avait pas l’impression d’appartenir.

Jusqu’à hier soir.

Dans les faits, il n’y avait pas grand-chose à se rappeler. Deux paires de mains s’égarant comme par erreur sur le corps de l’autre, fiévreuses, indépendantes de toute forme de raison. L’autre, un être en peau de nuit, invisible, guère plus qu’une présence incroyablement vivante. Un plaisir brutal. Cela n’avait pas pu durer plus de quelques minutes en tout. Trois fois rien.

On ne pouvait nier qu’il y avait une sorte d’ironie savoureuse à ce que les deux grandes vérités de Severus fussent ébranlées par nul autre que Sirius Black. Mais, quoique grand amateur d’ironie devant l’éternel, Severus n’était pas homme à se laisser dépouiller de ses convictions si facilement. A fortiori par Sirius Black. Il ne comprenait pas ce qui avait pu se produire, mais il avait au moins la certitude que cela ne se reproduirait pas.


°o°o°o°



Sirius était éveillé lorsque Severus arriva près du feu de camp. Il n’avait pas encore fait son nid sur ce terrain nouveau, humide des pluies de la journée. Il craignait de devoir dormir en intérieur à nouveau. Ne pas dormir ne résolvait pas vraiment le problème, mais au moins il profitait de la nuit à la belle étoile et des reflets de lumière dansant à la surface du lac.

« Je croyais que tu voulais être tranquille, marmonna-t-il lorsque Severus prit place devant le feu.

– J’ai besoin d’air. »

Sirius étudia le visage de l’homme à la lueur des flammes. Il semblait particulièrement las et ne le regardait pas. En fait, il ne l’avait pas regardé ni ne lui avait adressé la parole depuis leur arrivée au nouveau campement. Sirius était vexé comme un pou.

« Je ne comprends pas pourquoi tu m’en veux, lâcha-t-il après un long silence.

– Je ne vois pas ce que tu veux dire.

– Vraiment ? »

L’autre posa sur lui un regard insondable qui le mit mal à l’aise. Jetant un morceau de bois dans le brasier, il répondit d’un ton bougon :

« Tu m’as quand même un peu envoyé chier. »

Severus leva les yeux au ciel.

« Et en quoi est-ce que cela change de l’ordinaire ?

– Il me semblait qu’on commençait à sortir un peu de l’ordinaire et que c’était pour le mieux. »

Une stupéfaction totale et complètement surjouée se peignit sur le visage de Severus.

« Ah oui ? Il aurait fallu me tenir au courant de ce petit scénario qui se jouait dans ta tête, parce que je n’y étais pas du tout. »

Sirius poussa un soupir de découragement.

« C’est vraiment ce que tu veux ? Répéter indéfiniment les mêmes disputes minables ?

– Donne-moi une bonne raison pour que ça change. »

Sirius avait envie de lui rappeler leur petite interaction nocturne et de lui expliquer qu’il avait toujours, toujours entretenu d’excellentes relations avec ses amants, mais il se retint à temps en se doutant que quoi qu’il arrive, Severus ne considérerait jamais appartenir à cette catégorie de personnes.

« Mais enfin, il faut bien avancer à un moment ou à un autre, non ? On ne va pas rester bloqués à Poudlard toute notre vie !

– Étant donné que nous sommes tous les trois professeurs à la rentrée, je crains que si.

– Tu comprends très bien ce que je veux dire ! Enfin merde, ça n’a aucun sens tout ça ! Le passé c’est le passé ! On approche de la quarantaine, il serait peut-être temps de tourner la page !

– Parce que tu crois qu’il y a une nouvelle page possible pour moi à ce stade ? Qu’est-ce que c’est, l’avenir que tu imagines pour moi ? Je n’ai jamais quitté Poudlard, Black, je n’ai jamais eu autre chose que ça. Je n’ai tenu tout ce temps que pour la vengeance et aujourd’hui, il ne me reste rien. Ma vie entière n’est qu’une longue rivière de purin et tu y es tout sauf étranger. Est-ce que je devrais oublier en claquement de doigts tout ce qui a mal tourné pour moi par ta faute ? »

Une colère outrée s’éleva en Sirius, qui commença à s’emporter.

« TU as une vie de merde ? Tu veux vraiment qu’on compare nos vies et qu’on décide lequel des deux a le plus de chances de s’en tirer ?

– Je ne suis pas responsable de ton emprisonnement, Black !

– Voldemort ne se serait jamais mis en tête de commettre les meurtres dont j’ai été accusé si tu n’avais pas été là !

– Et tu crois que faire Mangemort était mon rêve de gamin ? Est-ce que tu sais comment tu aurais tourné si tu n’avais pas eu tes merveilleux amis, petit Black ?

– Tu veux dire mes merveilleux amis assassinés juste avant mes douze années à Azkaban, puis ma vie de fugitif traqué jour et nuit ? C’est à eux que tu penses ?

– Et tu crois que j’ai eu une meilleure vie qu’à Azkaban, à traîner dans ces cachots moisis la culpabilité de la mort de la seule personne qui ait jamais compté à mes yeux, à me racheter en gâchant mes talents pour enseigner à d’insupportables morveux ignares et à risquer ma peau en jouant les agents doubles ?

– Tu avais au moins la possibilité de faire quelque chose de ta vie, c’était ton choix de la gâcher pour rendre hommage à une morte !

– Et selon vous, c’est beaucoup plus joyeux d’être un loup-garou ?! »

Sirius et Severus se retournèrent d’un bloc. Remus se tenait derrière eux, les mains sur les hanches, l’air fâché, ébouriffé et pas très bien réveillé.


°o°o°o°



Remus n’en croyait pas ses yeux. Que faisaient ces deux imbéciles à se chamailler à une heure pareille ? Ils allaient réveiller les enfants ! Ah ça, il aurait dû se douter qu’une journée entière sans dispute, c’était trop beau pour être vrai ! Après tout, n’était-il pas le seul adulte de cette fichue colo ?

« Vous avez la moindre idée de ce que c’est que d’avoir une maladie qui fait de vous un monstre ? À votre avis, combien il y a eu de pleines lunes depuis la mort de James et Lily ? Plus de deux cents. Devinez combien d’entre elles j’ai passées seul au fond d’une cave à me mutiler pour satisfaire mon besoin de sang ! Et dites, vous croyez que j’en ai retrouvé beaucoup, des amis, après avoir perdu tous ceux que j’avais en l’espace d’une soirée ? Oh, et vous pensez que ça se passe comment au juste, la vie sentimentale d’un sorcier loup-garou gay ? Avec ces trois contraintes, vous pouvez être sûrs que les partenaires abondent ! Quant à avoir une carrière professionnelle, est-il utile de préciser que c’est impossible ? Dès lors qu’on est légalement obligé de mentionner sa qualité de lycanthrope auprès des employeurs sorciers, on ne fait jamais fait très bonne impression aux entretiens d’embauche. Alors je ne gagne peut-être pas à votre petit concours de l’existence la plus pathétique, mais aujourd’hui nous en sommes tous exactement au même point : nulle part. Maintenant, ça suffit, je ne veux plus vous entendre. Allez vous coucher. »

Il tendit un bras autoritaire vers leur maison. Les deux hommes se levèrent et s’y rendirent sans discuter. Quelques minutes plus tard, ils étaient chacun sagement au fond de leur lit respectif. Satisfait et épuisé, Remus retourna avec soulagement dans les bras de Morphée.


°o°o°o°



Les bruits près du lac étaient très différents de ce qu’ils entendaient dans les profondeurs de la forêt. Les clapotis de l’eau remplaçaient le vent dans les feuilles. Les animaux nocturnes étaient plus discrets, plus lointains. Néanmoins, aux oreilles de Severus, le résultat était le même : le silence ici était un vacarme.

Il ne savait pas combien de temps il avait passé à chercher le sommeil lorsqu’il perçut un mouvement près de son lit. Les rideaux bougèrent au passage d’une silhouette sombre. Il se redressa aussitôt, baguette à la main. Dans le noir complet, l’odeur tellement caractéristique de Sirius lui emplit les narines comme un parfum capiteux et réveilla en lui les fantômes de sensations fugaces et déroutantes.

« Bla… »

Les doigts rugueux de l’homme se posèrent sur ses lèvres, puis glissèrent le long de sa gorge, cherchant à tâtons le col de son pyjama. Il s’en saisit fermement pour l’attirer hors du lit. C’était irrésistible, cette façon sans détour d’exprimer le désir, tellement loin des jeux de dupe et des manipulations. C’était fort, entier, sincère. Fantastiquement simple.

Severus se leva comme un somnambule et se laissa entraîner, sans volonté, dans l’obscurité insondable. Il comprit au dernier instant qu’ils entraient dans la salle de bain, ne laissant qu’une porte, un mur fin entre Remus et eux. C’était impossible. Rigoureusement hors de question. Il songea à protester tandis que les boutons de son pyjama sautaient les uns après les autres et que sa peau découverte recevait la caresse rude d’une paume accidentée. Cette idée ne le quitta pas alors qu’une main se glissait dans son pantalon, et pas plus lorsqu’il comprit quelle direction prenait la bouche qui goûtait son torse. Pourtant, les mots ne franchirent jamais ses lèvres.




Comments

( 12 gamins — Review? )
(Anonymous)
Feb. 17th, 2014 07:32 pm (UTC)
Je suis la colo depuis peu de temps et j'ai eu la chance de lire les 7 premiers chapitres d'un bloc. J'ai aussi eu la chance de voir arriver le huitième chapitre peu de temps après... Et je suis ravie de pouvoir le lire aujourd'hui!

C'est dingue comme une histoire pourtant simple, qui me semblait n'être que rigolade, me donne sans arrêt envie d'en savoir plus, me fait m'arrêter, réfléchir. J'apprécie la tournure des phrase, les découpages réfléchis, l'évolution et les réflexions des personnages... Je ne sais pas où cette histoire mène mais je suis avide de lire la suite! Très beau travail et merci pour ce chapitre!

(Oh, et j'adore la musique. Ca m'a lancé dans une sorte de délire rock indie. Merci, j'apprécie.)
arca_en_ciel
Feb. 17th, 2014 09:50 pm (UTC)
Merci beaucoup ! Tu as en effet de la chance de ne pas avoir subi le trou de 4 ans XD j'avoue c'est rude. En plus même si j'ai la chance d'avoir des lecteurs qui suivent toujours, ben eux-mêmes ont mûri de 4 ans et n'ont plus vraiment les mêmes attentes ! Pas facile du coup de se sentir à la hauteur.
Bref, contente que ça te plaise et la musique aussi :)
ys_melmoth
Feb. 18th, 2014 11:37 am (UTC)
J'ai un peu oublié le détail de ce qu'on avait échangé au sujet de Severus, mais j'aime beaucoup ce que tu développes du personnage dans ce chapitre, la manière dont son rapport à son corps et à son esprit influe sur son rapport à la lecture. Ca colle très juste avec ce que je conçois du personnage, pas tel-que-je-l'ai-joué mai tel que je le ressens d'après les livres. J'aime beaucoup, aussi, la manière dont tu exploites Huysmans, d'autant plus que je ne trouve pas évident de parler d'un autre bouquin dans une oeuvre de fiction, ça peut assez vite sonner un peu artificiel ou pédant. En l'occurrence pas du tout, ça colle pile poil au personnage, et l'utilisation des enfants pour "faires raconter l'histoire" est excellente :)
On sent, effectivement, que tu as un peu plus de mal à cerner Remus (ou est-ce parce que tu me l'as dit que je l'ai noté ?) mais je n'en ai que plus apprécié son intervention à la fin de cette partie.

Bon, par contre, j'avoue qu'à ce stade, je suis limite encore plus curieuse de l'évolution des rapports entre Achenar et William que de celle de nos trois oiseaux XD
arca_en_ciel
Feb. 18th, 2014 07:03 pm (UTC)
Je viens de recevoir une review super dure au sujet de Remus sur ffnet, je ne comprends pas ce qu'il y a de si différent si ce n'est qu'il ne brille pas par sa perspicacité dans ce chapitre... :(
ys_melmoth
Feb. 18th, 2014 08:10 pm (UTC)
J'ai tout relu, du coup, et même si je serais nettement moins catégorique que cette critique, le fait est que Remus est un peu fade, dans ce chapitre. Il se récupère le rôle du mec complètement à côté de la plaque qui ne comprend rien à rien - ni au comportement des deux adultes, ce qui est compréhensible, ni aux magouilles des gamins, ce qui pour le coup est un peu dommage car de ce côté, son expérience pourrait logiquement lui donner un peu plus de perspicacité. Berné par les quatre gamines, puis par William, en plus de tout le reste, il passe quand même sérieusement pour le niais de service - limite le faire-valoir des autres - dans ce chapitre. Alors oui, la scène finale le relève, mais le rendre un peu moins naïf vis à vis des gosses aurait peut-être été une bonne chose. Je n'avais pas souvenir qu'il l'était autant dans les autres chapitres, même si j'avoue avoir un peu oublié le détail.
ys_melmoth
Feb. 18th, 2014 08:12 pm (UTC)
(Après, il faudrait relire l'ensemble d'un bloc, peut-être que cette naïveté est moins frappante lorsqu'on ne lit pas le chapitre isolément.)
arca_en_ciel
Feb. 18th, 2014 08:29 pm (UTC)
Écoute, là j'ai un peu envie de dire : je m'en fous. Je peux pas mener les storylines de toute le monde en même temps, Remus aura ses moments de gloire mais ce n'est pas pour ce chapitre, c'est tout. Si on commence à "m'en vouloir" pour des trucs comme ça, je ne vois pas bien ce que je gagne à continuer.
ys_melmoth
Feb. 18th, 2014 08:55 pm (UTC)
En même temps, les critiques négatives sont le risque inévitable qu'on court en publiant une histoire - il me semble que publier équivaut implicitement à les accepter, non, aussi désagréable que ça puisse être ? Celle de LJ s'est exclusivement focalisée sur ce qui, effectivement, est peut-être le point faible de ce chapitre, mais cela ne change rien au plaisir que d'autres ont pris à le lire, le chapitre en question. Je doute que grand monde "t'en veuille" pour ça, même si on peut trouver ça un peu dommage. En l'occurrence, je n'ai développé le sujet que parce que tu as posé la question.
arca_en_ciel
Feb. 18th, 2014 09:02 pm (UTC)
Non je sais, mon commentaire était mal formulé, les limites de l'écriture depuis un smartphone. Mais en vrai quand une review me pourrit le moral je demande pas à ce qu'on m'explique pourquoi elle a raison.
cybeleadam
Feb. 26th, 2014 06:07 pm (UTC)
Je suis affreusement en retard (pour cause de truc à finir avant un anniversaire) mais voilà, je viens de relire le chapitre... et aussi de lire les commentaires des autres, ce qui fait que je vais commencer par t'assurer que je n'ai pas trouvé que Remus passait pour un imbécile. Après tout, il n'avait aucune raison de se méfier de William, ni de ce qui est en apparence un groupe de quatre filles sages. S'il s'était laissé avoir par quelqu'un qui avait déjà causé des problèmes, ce serait différent, mais là, non, ça me semble juste normal. Si je devais t'en vouloir pour quelque chose, ce serait pour les histoires effrayantes (parce que, contrairement à ces enfants, je déteste ça). Mais en fait, comme je n'ai pas fait de cauchemar, c'est bon, je ne t'en veux pas. ;)

Passons à ce que j'ai préféré. D'abord, comme toujours, le subtil mélange de sérieux et d'humour, et la maîtrise des nombreux personnages. Même après un an (et sans avoir tout relu avant), les enfants me semblent toujours aussi familiers, ce qui prouve encore une fois que tu as parfaitement réussi à leur donner des personnalités qui empêchent de les confondre. Et puis, plus spécialement pour ce chapitre-ci (et dans le désordre)...

* Le fait amusant que Severus lise le français mais ne le parle pas, et que ce soit le contraire pour Sirius. Surtout que ça t'a permis la réplique "Tu crois que ça veut dire qu'à nous deux, nous sommes l'homme idéal ?"... Ce n'est pas que le français puisse leur être utile avec Remus mais enfin, ça donne l'impression que d'autres "différences dans leurs points communs" pourraient compter.

* La jalousie amicale du Sirius de onze ans, qui craignait que James préfère Remus... et le pauvre Remus "traumatisé des potions" qui découvre après tout ce temps à cause de qui et pourquoi.

* Cassiopeia qui calcule ses réactions pour être conforme à l'image d'une héroïne de roman sentimental ("sérieusement tentée de défaillir" lol). Et les garçons qui n'y comprennent rien mais ont, de leur côté, des interactions très intéressantes.

* Les fameux contes du livre recommandé par Judy. Et, à propos de Judy, elle et Eleanor/Leo, même si ce n'était pas un sujet central dans ce chapitre-ci.

Et voilà, je termine en t'envoyant des ondes d'inspiration et d'encouragement pour écrire la suite (et celle d'À moitié vide aussi, si tu trouves un peu de temps à y consacrer).
em_brume
Mar. 9th, 2014 07:03 pm (UTC)
Quelle joie de retrouver la colo ! Je suis une lectrice abominable qui ne prend pas assez le temps de laisser des reviews, mais même si, comme beaucoup, je suis le fandom plus sporadiquement qu'avant, j'ai toujours beaucoup apprécié tes écrits. Pour m'être tournée vers d'autres personnages ou d'autres couples, souvent de personnages féminins, j'ai particulièrement aimé retrouver sous ta plume les complexes relations de nos trois holibrius !
Je trouve les enfants vraiment bien écrits et singularisés et découvrir la faÇon d'être de Sirius, Remus et Severus avec eux donne en plus une épaisseur nouvelle au trio infernal. Mention spéciale pour Severus sur ce point, j'ai tellement ri avec Huysmans et Gilles de Rais, ainsi qu'à l'idée qu'il se fait aimer bien malgré lui !
Quant à Remus, je ne serais pas non plus aussi catégorique que la review de ffnet, pas du tout, même. J'ai lu ton Remus, dans le chapitre 8, non pas comme le ravi de la crèche, mais comme quelqu'un de profondément fatigué. Il veut tout arrêter alors même que c'est vrai, que Sirius et Sev ne sont pas pires que d'habitude, par exemple. A partir de là, Ça m'a semblé assez logique qu'il en arrive à se voiler la face, y compris quant aux complots des gamins, comme s'il décidait de s'en tenir à la surface des choses surtout quand la surface des choses va dans le sens qu'il veut. Pour moi, c'est ainsi que réagit quelqu'un en proie à la lassitude et à une profonde fatigue mentale et/ou physique, et c'est de cette manière-là que j'ai interprété Remus ici.
A la prochaine review, je tâcherai de développer plus sur les gosses, parce que chapeau bas, d'avoir réussi à développer tant de jeunes personnalités différentes, ainsi que les dynamiques de leurs relations !
severusinvitray
Nov. 8th, 2014 12:27 pm (UTC)
Bonjours Arcadiane,
Je t'ai deja laissé une review bien plus longue sous le nom de cilou sur ffnet mais je voulais te redire a quelle point j'adore ton histoire. Ta fic est incontestablement celle dont j'attend la suite avec le plus d'impatience ^^ je continue a regarder toute les semaines si j'ai de la chance! ;) j'ai adoré tes derniers chapitres et j'ai aussi un petit faible pour celui ou Sirius fait son tombeur! les chansons sont tres cool aussi. Bon courage pour la suite, j'espere que le chapitre 9 avance quand même ;)
Tes personnages sont si vraisemblables et arrachants, j'aimerai beaucoup les revoir plus dans l'echelle de l'année que des 4ans ^^
C'etait juste un petit message pour te remercier encore pour cette super histoire! Et pour te dire que tu avais encore des lecteurs assidus ^^
( 12 gamins — Review? )

Latest Month

February 2014
S M T W T F S
      1
2345678
9101112131415
16171819202122
232425262728 

[Extrait]

« Qu'est-ce que tu fais ? » s'enquit Wendy avec son manque d'articulation caractéristique.

D'où venait-elle, celle-là ? Severus décida de ne pas lui accorder un seul regard, espérant que cela suffirait à la faire déguerpir.

« Hein, dis ? » insita-t-elle.

Severus n'aimait pas les enfants, c'était un fait établi. Mais il était en plus complètement désemparé devant un enfant qui n'avait pas peur de lui. Peut-être parce qu'elle était trop petite pour remarquer sa ressemblance avec les monstres hantaient ses cauchemars, elle eut l'audace de lui attraper la manche de ses petits doigts potelés.

« T'aimes ça, l'herbe, toi ? »

Les yeux de Severus s'attardèrent sur son bras ainsi harcelé, puis remontèrent vers le visage de Wendy avec une expression de pure consternation. Wendy dut prendre cela pour une grimace car elle se mit à glousser comme le font les petits enfants, en découvrant ses dents minuscules et en mettant ses doigts n'importe comment devant sa bouche.

« T'es rigolo !

– On me le dit souvent, ironisa-t-il.

– Pffffffait chaud, dit-elle en agitant ses mains de façon très inefficace.

– En effet. »

Elle prit soudain l'air très sérieux.

« Qu'est-ce que tu fais ?

– Je prends un bain de soleil. »

Wendy resta interdite quelques secondes. Elle ne devait pas connaître cette expression, mais on la sentait surtout perturbée par l'association du mot “soleil” et du fait manifeste que Severus était assis à l'ombre.
Powered by LiveJournal.com
Designed by Tiffany Chow